L’homme qui voulait continuer de rêver
Il a appris à breaker en regardant, en tombant et en recommençant. Des années plus tard, Abdelaziz Bakiz ne cherche plus seulement à faire danser le mouvement, il veut créer les conditions pour que d’autres puissent trouver le leur.
Avant les réseaux sociaux, avant les tutoriels accessibles en quelques clics, il fallait sortir, observer et se lancer. Abdelaziz Bakiz a découvert le Breaking à une époque où la culture Hip-Hop se transmettait encore par les clips, les films, les VHS et surtout par la rue. Né en France, marocain d’origine, il a connu une jeunesse faite de vélo, de roller, de parcs et de football, qu’il pratiquait les samedis et dimanches. Puis un jour la télévision lui dévoile un autre univers, à travers Run-DMC, Beat Street et les premières images de Breakers.
À l’écran, les chorégraphies semblent presque hors de portée. Il faut pourtant apprendre à les décortiquer. Une scène de film peut être regardée plusieurs fois, mise sur pause et rembobinée, avant d’être tentée. C’est au Trocadéro, vers l’âge de 15 ans, que se produit le déclic. Pour la première fois, il voit des jeunes s’exercer devant lui. Sa décision est immédiate : « Moi aussi, je veux apprendre à faire ça ». Le week-end suivant, il revient, celui d’après également. Pas de programme, pas de méthode écrite. On regarde les autres, on échange, on essaie, on se trompe. Repeat ! Les anciens transmettent certaines bases, les amis partagent leurs découvertes et les cercles constituent des lieux d’apprentissage autant que de confrontation pacifique.
Breaker dans la cour des grands
En 1998, il a 17 ans et une étape importante le confirme dans son choix. Avec son crew, il participe au Championnat de France à Marseille et gagne le titre. Il poursuit de plus belle, travaille d’arrache-pied, apprend la patience, le respect des anciens et la nécessité de transmettre à son tour. Des principes qui vont progressivement guider le reste de son parcours. Pour lui, le Breaking ne se résume d’ailleurs pas à une succession de figures spectaculaires. « C’est l’art ultime du mouvement. Il a été nourri par les films de kung-fu, la capoeira, la gymnastique et différentes formes de danse. Il a construit son propre langage en mélangeant les influences et en inventant de nouvelles choses. De décennie en décennie, certains de ses codes et de ses techniques ont à leur tour influencé d’autres disciplines et lui ont ouvert les portes des JO ». C’est précisément cette capacité d’évolution qui semble avoir inspiré Abdelaziz Bakiz à ses débuts. Il développe une pratique centrée sur le footwork, la construction des passages, la musicalité et le freestyle.
Avec le temps, la danse devient le point de départ d’un champ beaucoup plus vaste. Le Breaking lui apprend à être autonome, à évoluer et à comprendre que, pour faire durer un projet, il faut savoir aller au-delà de la pratique elle-même. Des danseurs se reconvertissent en organisateurs, entrepreneurs, communicants ou porteurs de projets. Il s’engage à son tour dans ces domaines. En 2016, il commence à développer des battles en ligne, à une époque où le format est encore nouveau. L’idée consiste à permettre à des B-Boys et B-Girls du monde entier d’y participer et de gagner en visibilité. De l’aventure naît progressivement Formless Corp, une équipe internationale réunissant des talents de différents pays. Avec les années, elle s’étend et remporte certains des événements internationaux les plus importants.
Un art, plusieurs skills
L’expérience renforce alors une conviction : une opportunité peut changer la trajectoire d’un talent. Une logique qui le conduit vers la nouvelle génération, avec notamment le WKBC (World Kidz Breaking Championship), un championnat international consacré aux moins de 18 ans, ainsi que Super Kidz et Formless Multiverse Battle. Derrière les noms, une même ambition, celle de multiplier les espaces où les jeunes peuvent être vus, progresser et accéder à de nouvelles possibilités. « Finalement, que ce soit dans ma manière de danser ou mon travail d’entrepreneur, je reste motivé par le fait de construire et transmettre ».
Le développement des talents est aujourd’hui au cœur de ce qui le passionne. Repérer un potentiel, accompagner un jeune, lui donner confiance et lui permettre de franchir des étapes. Sa vision explique aussi sa manière d’envisager la collaboration avec des structures axées, comme lui, sur la jeunesse, l’entrepreneuriat, l’équité et la transmission.
Lorsqu’il évoque l’avenir, le franco-marocain ne parle pas d’une destination définitive. « Mon rêve est finalement assez simple. C’est continuer à avoir des rêves ». Une phrase qui résume une trajectoire construite sur la capacité à se réinventer. Il pense aussi au Maroc, avec l’idée d’un grand projet capable de réunir la jeunesse et la communauté internationale autour des cultures urbaines. Le Breaking demeure à ses yeux le fil conducteur d’une histoire commencée dans les rues, poursuivie dans les compétitions, puis prolongée dans l’entrepreneuriat et l’événementiel. Une histoire où le mouvement physique finit par devenir mouvement de vie…