Samir Twam

« Le Hip-Hop est le prisme à travers lequel je vois le monde »

Samir Twam a fait du Breaking un moyen de création, d’apprentissage et de transmission. Aujourd’hui il prend la parole pour raconter son engagement constant au service de cette danse et de ses pratiquants.

Lorsque les premiers B-Boys marocains apprenaient leurs mouvements en observant des cassettes vidéo usées jusqu’à la corde, peu imaginaient que cette culture deviendrait un véritable levier de développement personnel et professionnel. Figure très connue de la scène nationale, Samir Twam a traversé toutes les étapes de cette évolution. Entre mémoire du mouvement, projets éducatifs et vision stratégique, il revient sur un parcours façonné par plus de vingt-cinq ans de Hip-Hop.

Comment tu as découvert le Hip Hop / Breaking ?

Mon histoire avec le Breaking a commencé en 1999, à l’âge de 12 ans. Avec mon frère jumeau Yassine, nous étions des enfants particulièrement actifs, passionnés par l’acrobatie, le saut et à ce qui s’apparenterait aujourd’hui au Parkour. Notre entrée dans le monde du Breaking s’est faite par pure curiosité, à une époque où le mouvement au Maroc basculait entre la première et la deuxième génération. J’ai eu le privilège de traverser toutes les époques de cette culture dans notre pays, ce qui m’a permis de témoigner de son évolution, tant sur le plan national qu’international. À nos débuts, il n’y avait ni internet, ni réseaux sociaux, ni smartphones. Notre apprentissage s’est fait de manière totalement autodidacte. Nous récupérions de grandes cassettes VCD venues de France pour observer les mouvements. Nous ne connaissions même pas le nom des figures ; nous regardions, nous rembobinions la bande et nous passions des heures à reproduire ce que nous voyions à l’écran. C’est cette approche brute et passionnée qui a forgé mon identité de Breaker.

Comment tu as fait pour apprendre vite ?

Notre rapidité d’apprentissage reposait avant tout sur une énergie débordante et une saine émulation. À cet âge, nous n’avions aucune contrainte et toute notre vie tournait autour du Breaking. Nous avions formé un groupe de quatre ou cinq amis, les Stanch Boys et chaque nouveau mouvement devenait un défi collectif. Si l’un de nous réussissait une figure, les autres devaient immédiatement redoubler d’efforts pour la maîtriser à leur tour.

Cette rivalité amicale s’est rapidement étendue au-delà de notre cercle pour toucher d’autres villes comme Casablanca, Agadir ou Marrakech. Voir un autre B-Boy, qu’il soit coéquipier ou rival, intégrer un nouveau mouvement créait un sentiment de frustration positive qui nous poussait à nous dépasser. À l’époque, notre univers était principalement axé sur les Power Moves (figures acrobatiques au sol). Les options étaient plus limitées qu’aujourd’hui, ce qui nous obligeait à une concentration absolue. Quand nous voyions une figure sur cassette, nous passions des heures à essayer de la reproduire jusqu’à ce qu’elle devienne parfaite.

Parle-nous de cet univers avec tes mots ? Que représente-t-il pour toi ?

Pour moi, le Breaking et le Hip-Hop dépassent de loin le cadre du simple sport ou de la performance artistique. C’est un véritable système de pensée, une philosophie de vie qui a façonné ma structure mentale. Le Breaking m’a appris à être créatif, à innover et à aborder la résolution de problèmes (problem-solving) d’une manière totalement unique. Cette agilité d’esprit m’a aidé dans mes études, puis dans ma vie professionnelle. C’est grâce à une créativité brute que je suis devenu graphiste et c’est ce même état d’esprit, orienté vers l’innovation, qui m’a naturellement conduit à me spécialiser dans l’Intelligence Artificielle. Quand un obstacle se dresse devant moi, qu’il soit technique, personnel ou professionnel, je le gère comme un battle. Je cherche l’angle créatif pour le surmonter. Au-delà du développement personnel, cet univers a été une clé d’ouverture sur le monde. Grâce au Breaking, j’ai voyagé dans plus de 17 pays, enchaîné les tournées à travers toute l’Europe et noué des liens avec des personnes qu’il m’aurait été impossible de croiser autrement. Le Hip-Hop n’est pas un simple passe-temps, c’est le prisme à travers lequel je vois le monde, un accélérateur de destin et une clé qui m’a ouvert les portes de l’international.

Quelle est ta spécialité ?

Le Breaking regroupe plusieurs disciplines (le Top Rock, le Footwork, les Freeze, ou encore les PowerMoves). À nos débuts, mon frère et moi avons choisi la voie la plus exigeante et la plus physique : les PowerMoves (les mouvements acrobatiques et rotatifs au sol). C’est devenu notre première grande spécialité, celle où nous avons repoussé nos limites et forgé notre réputation. Cependant, mon parcours ne s’est pas arrêté là. Avec le temps, j’ai ressenti le besoin d’enrichir ma danse et d’explorer d’autres horizons artistiques. Après avoir maîtrisé les fondations du Breaking, je me suis ouvert à la culture Hip-Hop de manière plus globale, avant de bifurquer vers la danse contemporaine, le classique et le théâtre. Aujourd’hui, je me définis comme un artiste pluridisciplinaire. Le Power Move reste ma racine et ma force brute, mais la danse contemporaine et le théâtre ont apporté à mon mouvement une maturité narrative et une dimension scénique beaucoup plus profonde.

Qu’est-ce qui a changé depuis l’époque ?

Énormément de choses ont changé, à commencer par notre propre mentalité. Avec le recul et les années, nous avons gagné en maturité. À l’époque, nous étions portés par une fougue purement « amateur » ; aujourd’hui, la vision est devenue structurelle et professionnelle. La question n’est plus seulement de savoir comment exécuter un mouvement, mais comment structurer cette discipline, la développer et la pérenniser.

Ce qui a profondément changé, c’est notre rapport à la transmission. Notre priorité est désormais de former et d’accompagner les nouvelles générations pour maintenir le mouvement actif, tant au Maroc qu’à l’international. De plus, l’enjeu actuel est d’intégrer pleinement cette culture dans notre vie professionnelle. Il s’agit de trouver le juste équilibre pour rester connecté au milieu, continuer à impacter la scène, tout en transposant la rigueur et les valeurs du Breaking dans nos parcours de vie et nos carrières respectives. En somme, nous sommes passés d’une passion brute à une responsabilité culturelle et professionnelle.

Quel est ton rêve en tant que Breaker professionnel ?

Pour être tout à fait franc, je n’aime pas le mot ‘rêve’. J’ai une philosophie de vie très pragmatique. Les rêves appartiennent au sommeil. Réveillé, je ne crois qu’à la stratégie et à la structure. Quand je veux atteindre un objectif, je me pose trois questions : Où suis-je ? Où veux-je aller ? Et quelles sont les étapes indispensables pour y parvenir ? C’est cette rigueur stratégique qui me guide, que ce soit dans la danse ou dans mes autres projets professionnels.

Si l’on parle d’objectifs à long terme pour le Breaking, ma vision est de veiller à ce que cette culture ne meure jamais au Maroc. Je souhaite œuvrer pour que le flambeau se transmette sainement de génération en génération. Mon but est de bâtir un écosystème où règnent le respect mutuel et l’entraide entre les anciens et les nouveaux venus. C’est en unissant nos forces et en structurant notre approche que nous pourrons continuer à développer durablement cette discipline au Maroc et maintenir notre pavillon au plus haut niveau sur la scène internationale.

Avec qui tu aimerais faire une collab ?

Mon frère jumeau sans hésitation !

Quels sont tes projets et quel message tu souhaites passer ?

Notre génération a commencé dans un désert total. Il n’y avait pas de route tracée, pas d’événements structurés, ni de guides pour nous orienter. Nous avons dû défricher le terrain et créer nos propres opportunités. C’est de là qu’est née ma philosophie de vie. Puisque nous n’avons trouvé personne pour nous tendre la main à nos débuts, il est de notre devoir absolu d’être ce pilier pour les générations actuelles et futures. Nous avons tracé et bitumé la voie pour que les jeunes d’aujourd’hui puissent se lancer avec une vision claire et des bases solides. Sur le plan des projets et de la transmission, j’ai toujours veillé à être un pionnier en matière d’éducation culturelle. J’ai été le tout premier au Maroc, dans le monde arabe et en Afrique, à lancer une chaîne YouTube entièrement dédiée aux tutoriels de Breaking, baptisée ‘Aji Trini’. Ce projet a formé des vagues de danseurs non seulement au Maroc, mais aussi aux États-Unis, en France, en Algérie ou encore au Venezuela, et continue d’accumuler des vues aujourd’hui. Au-delà des tutoriels, nous restons à l’avant-garde en structurant des formations de haut niveau, que ce soit pour le coaching ou le judging (l’arbitrage). Mon message principal est le suivant : le Breaking est une école de vie. Nous transmettons des compétences techniques, mais nous offrons surtout une structure mentale. Mon objectif ultime est que cette culture demeure pérenne et que chaque B-Boy ou B-Girl sache exactement où il/elle va, armé(e) d’outils modernes et d’un respect profond pour ceux qui ont pavé le chemin.